Une douzaine de cinéastes européens, parmi lesquels figurent Pedro Almodovar, Luc Dardenne, Costa Gavras et Cristian Mungiu,  demandent à rencontrer le commissaire européen Thierry Breton pour évoquer une réponse adéquate à l’emprise des GAFAN.

« Monsieur le Commissaire, Cher Thierry Breton,

Nous sommes cinéastes européens et, comme vous, il nous apparaît clairement qu’après la crise pandémique, notre Europe a rendez-vous avec l’Histoire. Que restera-t-il de notre Europe si elle rate le rendez-vous « culturel » face aux géants numériques extra-européens? Nous refusons de courir ce risque qu’elle soit réduite au statut de colonie et soutenons que l’Europe ne survivra pas sans sa culture car elle se définit moins par sa géographie que par la communauté de cultures qui unit ses peuples.

L’Amérique avait bien compris ces enjeux culturels et industriels en imposant son cinéma à travers le plan Marshall. Mais aujourd’hui, ses industriels s’appellent les GAFAN et ils sont mille fois plus puissants. Et le confinement leur a permis de s’enrichir toujours plus, alors que les nations et leurs industries s’effondraient.

Mais les États européens, par leur solidarité, peuvent les réguler s’ils en ont le courage et si leurs citoyens les soutiennent. La pandémie aura permis que les peuples européens découvrent le danger que représente la perte d’autonomie sanitaire, et comprennent aujourd’hui la nécessité d’une souveraineté culturelle. Et ils ont bien compris aussi qu’en échappant à l’impôt, les GAFAN contribuaient si peu au financement des hôpitaux, de l’éducation et à tous les mécanismes vitaux des démocraties européennes. Le soutien des peuples est donc à portée de main.

Reste le courage, mission qui revient aux représentants européens. Exigence des régulations, sanction à la hauteur des enjeux, rapport de force diplomatique, vous avez fait entrevoir que vous étiez prêt à assumer ces démarches vitales afin que les peuples puissent continuer à se raconter, à eux-mêmes et aux autres nations. Des histoires originales, inattendues, des dramaturgies particulières, des prototypes loin des sentiers battus et loin des fourches caudines du big data des plates-formes.

Abandonner ce combat, c’est ouvrir la voie aux Big Brothers, c’est accepter qu’insidieusement notre culture européenne disparaisse dans une distraction permanente, réduisant définitivement les citoyens en consommateurs. Une fois ce travail de destruction achevé, les champions numériques, qu’ils soient chinois ou américains, pourront alors, grâce au « soft power » qui vous tient à cœur, dérouler dans les autres domaines car ils auront colonisé les esprits européens. Et sans « esprit », que vaut l’Europe ? Jean Cocteau disait « Ta différence, cultive-là, c’est toi ». Si l’Europe est différente, c’est surtout par la diversité de « ses » cultures.

Mais vous l’avez bien compris en parlant d’une Europe « naïve », on n’a rien sans rien. En 1990, elle a dû faire des choix courageux pour faire naître l’exception culturelle, adoptée depuis par 183 pays. Comme la Corée qui doit se battre pour imposer des quotas protégeant son cinéma. Mais par son succès planétaire, le film Parasite est un formidable ambassadeur de la puissance de son pays.

Monsieur le Commissaire, nous avons entendu et apprécié le message que vous avez envoyé avec vigueur au dirigeant de Facebook. Mais nous croyons davantage à l’union des forces qu’à la verticalité, fusse-t-elle vertueuse. C’est pourquoi, nous, cinéastes, femmes et hommes de terrain, demandons à vous rencontrer afin d’être à vos côtés pour inventer ensemble les solutions innovantes, audacieuses et concrètes qui permettront au cinéma et à la culture européenne de continuer d’éclairer l’avenir. »

Les signataires :

Pedro Almodovar

Cristina Comencini

Luc Dardenne

Costa Gavras

Hugo Gelin

Jeanne Herry

Pierre Jolivet

Kamen Kalev

Claude Lelouch

Radu Mihaileanu

Cristian Mungiu

Olivier Nakache

Eric Toledano